journals.openedition.org

Le Musée Stendhal à Grenoble : un musée « en réseau »

  • ️Westeel, Isabelle
  • ️Mon Nov 01 2021

Texte intégral

1Le Musée Stendhal de la ville de Grenoble est un service de la bibliothèque municipale depuis son origine en 1934. Ce rattachement, plutôt atypique, que l’on retrouve aussi pour le musée Jules Verne de Nantes, a pour origine le don des manuscrits de l’écrivain à la bibliothèque en 1861, vingt ans après sa mort. Ce premier don en amène d’autres, entraîne un enrichissement continu des collections et lance les études stendhaliennes dont la bibliothèque est pleinement actrice en lien avec les spécialistes, les chercheurs et les associations stendhaliennes. Ouvert en 2012, le Musée Stendhal actuel résulte d’une histoire longue et complexe par laquelle la ville de Grenoble a progressivement renoué avec le plus célèbre des écrivains dauphinois.

2Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, naît à Grenoble en 1783, au 14 rue Jean-Jacques-Rousseau, dans une famille de la bonne bourgeoisie. Son père, Chérubin Beyle, est avocat au Parlement. Son grand-père maternel, Henri Gagnon, est docteur en médecine. Deux événements marquent la prime jeunesse d’Henri Beyle. Le 7 juin 1788, il assiste à la journée des Tuiles, prémices de la Révolution française, place Grenette depuis l’appartement de son grand-père. Cela forge à jamais son idéal politique et républicain. L’autre événement est de l’ordre de l’intime. À l’âge de sept ans, il perd sa mère, Henriette, morte en couches. Ne supportant pas son père et les leçons de son sévère instructeur l’abbé Raillanne, Stendhal se réfugie chez son grand-père, 20 Grande Rue, entre la place Grenette et le Jardin de ville, « le plus beau logement de la ville », écrit-il dans la Vie de Henry Brulard. Il y reçoit une éducation issue des Lumières et bienveillante : « J’aidais toujours mon grand-père à arroser les fleurs, et il me parlait de Linné et de Pline, non pas par devoir mais par plaisir ». Il quitte Grenoble à seize ans pour Paris, puis l’Italie, pour rejoindre l’armée du général Bonaparte et n’y revient qu’à de très rares occasions. Entre 1835 et 1836, alors qu’il est consul de France à Civita-Vecchia au nord de Rome, Stendhal compose la Vie de Henry Brulard, autobiographie dans laquelle il évoque ses années de jeunesse et de formation à Grenoble. Sa ville natale n’est alors pas épargnée : « Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur, non, horreur est trop noble, mal au cœur », ou encore « Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion ».

Stendhal en 1839. Huile sur toile de Pierre-Joseph Dedreux, dit Dedreux-Dorcy

Stendhal en 1839. Huile sur toile de Pierre-Joseph Dedreux, dit Dedreux-Dorcy

Cliché et coll. Musée Stendhal, n° 830, Grenoble

Les collections stendhaliennes de la bibliothèque municipale

3La ville de Grenoble conserve un patrimoine littéraire exceptionnel, notamment 40 000 pages de manuscrits, soit la presque totalité des manuscrits laissés par l’écrivain à sa mort, les éditions originales et successives, dont certaines annotées, ainsi qu’un fonds d’étude continuellement suivi et enrichi.

  • 1 Yves Jocteur Montrozier, « Le fonds Stendhal de la bibliothèque municipale de Grenoble », in Bulle (...)

4C’est en 1861 que la veuve de Louis Crozet, ami d’enfance et exécuteur testamentaire de Stendhal, fait don des manuscrits de l’écrivain, dont son mari avait hérité, à la ville de Grenoble, soit quarante volumes in-folio de manuscrits et des papiers divers, parmi lesquels les brouillons d’œuvres majeures : Vie de Henry Brulard, Lucien Leuwen, Histoire de la peinture en Italie ou encore Souvenirs d’égotisme. Dans les années qui suivent, elle continue à donner des archives. En 1889, le don Crozet représente soixante-sept volumes de manuscrits et des liasses. Le fonds Stendhal1 bénéficie par la suite et jusqu’à aujourd’hui d’acquisitions et de dons majeurs. Sont ainsi entrés récemment dans les collections : en 2005, une seconde édition de La Chartreuse de Parme (1839) ainsi qu’un très rare manuscrit littéraire de l’auteur (Les Anglais à Rome, daté de 1824) ; en 2006, six cahiers manuscrits du Journal de Stendhal, acquis lors de la vente du grand bibliophile Pierre Berès avec le soutien de partenaires publics et privés, notamment les associations Stendhal de Grenoble et de Paris. En 2016, Pierre Bergé fait don de l’exemplaire des Maximes et pensées, caractères et anecdotes de Nicolas de Chamfort qui, ayant appartenu à Stendhal, est en partie annoté de sa main. Le fonds grenoblois est complété d’un millier de pièces sur Stendhal et son temps (peintures, gravures, objets d’art : bustes, médaillons…) : c’est la collection dite du Musée Stendhal.

5La Bibliothèque nationale de France conserve quant à elle une version corrigée par Stendhal de La Chartreuse de Parme, en préparation d’une seconde édition à la suite de remarques de Balzac, finalement abandonnée par l’écrivain. Des exemplaires de cette même œuvre, annotés de la main de Stendhal, se trouvent également à la Pierpont Morgan Library à New-York et à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. La bibliothèque que Stendhal a laissée en Italie appartient, elle, au fonds Bucci de la bibliothèque municipale Sormani de Milan.

6Très tôt, les conservateurs de la bibliothèque de Grenoble contribuent aux études stendhaliennes, en particulier Louis Royer, directeur de 1919 à 1938, et son successeur Pierre Vaillant, de 1938 à 1978, tous deux éminents stendhaliens et éditeurs des textes de l’écrivain. Louis Royer participe ainsi à l’édition des Œuvres complètes commencée par Édouard Champion en 1912. Cet intérêt pour Stendhal se perpétue et explique les liens forts avec la recherche et l’université.

Le premier musée Stendhal

  • 2 Christine Carrier, « Il était une fois… le musée Stendhal », in Devenir Stendhal, l’enfance d’un é (...)

7Louis Royer organise la première exposition stendhalienne en 1920, dans la grande salle du musée-bibliothèque de la place de Verdun. Des manuscrits autographes, des éditions originales, des portraits y sont exposés, mais aussi des pièces issues des collections privées grenobloises. C’est l’origine du Musée Stendhal2, que le conseil municipal décide de créer sur la proposition de Léon Martin, maire de Grenoble. Il ouvre au public le 5 mai 1934, rue Hauquelin, dans un ancien jeu de paume du 17e siècle. Confié à la bibliothèque municipale, le musée expose des portraits, des éditions originales, quelques objets mais aussi des reproductions de manuscrits. Il est fermé vers 1960 et rouvre en 1970 dans deux salons de réception de l’ancienne Intendance du Dauphiné (hôtel de Lesdiguières, près du Jardin de ville). Le décor des lieux et le mobilier de la fin du 18e siècle sont peu adaptés à un musée littéraire. Présentant des documents originaux (portraits, éditions, gravures…) qui concernent l’enfance et la jeunesse de Stendhal, il fonctionne sans moyens. En 1997, il accueille néanmoins dix mille visiteurs par an, principalement des touristes.

Place Grenette à Grenoble. Dessin et lithographie d’A. Maugendre, in Album de La Salette, Paris, A. Maugendre ; Grenoble, A. Merle, 1863

Place Grenette à Grenoble. Dessin et lithographie d’A. Maugendre, in Album de La Salette, Paris, A. Maugendre ; Grenoble, A. Merle, 1863

Cliché et coll. Bibliothèque municipale de Grenoble, Vh. 479

Deux lieux stendhaliens : l’appartement Gagnon et l’appartement natal

  • 3 En 1995, Victor Del Litto fait don de sa bibliothèque et de ses documents de travail à la ville de (...)
  • 4 Yves Jocteur Montrozier, « Grenoble et le triptyque stendhalien », in Bulletin d’informations de l (...)

8En 1983, l’éminent stendhalien Victor Del Litto3 demande l’ouverture au public de l’appartement du docteur Gagnon, grand-père de Stendhal, dont la ville avait acquis en 1966 la partie nord. Dénommé alors « Maison Stendhal », il est remis en état en urgence à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’écrivain. Géré par la Société des amis du musée et de la maison Stendhal, il propose pendant dix ans « des expositions stendhaliennes alternant avec des expositions d’histoire et d’art dauphinois » organisées par la bibliothèque. En 1995, l’appartement natal, rue Jean-Jacques-Rousseau, propriété de la ville depuis 1939, est libéré par le musée de la Résistance. Ces deux lieux stendhaliens sont alors et pour la première fois disponibles pour un nouveau projet4.

  • 5 Yves Jocteur Montrozier, « L’ombre errante de l’écriture… : rencontres nationales des maisons d’éc (...)

9Au niveau national, des réflexions sont alors en cours autour des missions des musées, des maisons-musées et du rôle des maisons d’écrivains. En 1995, le « plan d’action pour le livre et la lecture » identifie dans ses objectifs la valorisation du patrimoine écrit et littéraire des bibliothèques. Une des mesures vise à créer un réseau des maisons d’écrivains. En 19975 est créée la Fédération nationale des maisons d’écrivain et des patrimoines littéraires, qui regroupe la plupart de ces maisons. « Son objectif est de faire connaître ces patrimoines au public le plus large comme au chercheur le plus averti… » Grenoble participe à cette création. Dans le même temps, la ville diligente une étude qui conclut à la création d’un musée-maison d’écrivain dans les deux appartements historiques distants d’une centaine de mètres l’un de l’autre : l’appartement Gagnon comme lieu de mémoire et l’appartement natal comme lieu d’exposition temporaire, favorisant l’animation autour de la littérature (rencontres, séjours d’écrivains, ateliers d’écriture, accueil des scolaires) et la recherche (expositions, colloques, lectures, etc.). En 1998, la ville de Grenoble s’engage donc dans le projet d’aménagement de l’appartement natal qui s’intègre dans le projet global de « maison Stendhal-maison d’écrivain ». Il s’agit de créer un lieu pédagogique et d’expérimentation prenant en compte le patrimoine littéraire et la création contemporaine ; aménager l’appartement en lieu d’écriture et de lecture ; fédérer les initiatives des associations littéraires ; accueillir des écrivains et organiser des séminaires.

  • 6 L’Association Stendhal de Grenoble a été créée en 1962 par Victor Del Litto. Elle est devenue Asso (...)
  • 7 Stendhal : la révolte et les rêves [exposition, Bibliothèque municipale de Grenoble, mars 2006-mar (...)

10La restauration de l’appartement natal s’achève avec un aménagement qui respecte l’atmosphère, désormais plus lumineuse, d’un appartement du 18e siècle. Inauguré en 2001, il devient le lieu de coordination du Printemps du livre, festival littéraire annuel de la ville de Grenoble. Même si certaines activités et animations proposées par la ville, par l’association6 Stendhal et des amis du Musée Stendhal évoquent l’écrivain, cet espace dédié à l’écriture contemporaine a changé de nature par rapport au projet initial. Par ailleurs, il ne s’ouvre que rarement aux visiteurs et aux touristes. La ville de Grenoble a toujours le projet d’un grand musée Stendhal présentant les collections littéraires et des objets. Idéalement, il faudrait pour cela qu’elle puisse acquérir la partie sud de l’appartement Gagnon, soit 310 m2 supplémentaires. Par manque de volonté ferme et d’un projet abouti, les négociations avec le propriétaire n’avancent pas. Pour des questions de sécurité, les manuscrits ne peuvent rejoindre l’appartement Gagnon qui ferme à l’automne 2003 pour insalubrité. Par ailleurs, le Musée Stendhal ferme fin 2004, l’hôtel de Lesdiguières étant prévu à une autre destination. Il faudra attendre 2012 pour qu’un lieu consacré à l’écrivain soit de nouveau ouvert au public. Pour autant, la valorisation du patrimoine stendhalien continue : en 2006, une grande exposition, Stendhal : la révolte et les rêves7, est inaugurée à la bibliothèque, accompagnée d’un catalogue devenu une référence.

Croquis de l’appartement Gagnon par Stendhal, extrait de la Vie de Henry Brulard

Croquis de l’appartement Gagnon par Stendhal, extrait de la Vie de Henry Brulard

Cliché et coll. Bibliothèque municipale de Grenoble, R.299 (1) Rés.

  • 8 Bibliothèque municipale de Grenoble, Projet scientifique et culturel du Musée Stendhal de la ville (...)

11Début 2008, la ville de Grenoble engage la restauration de la partie nord de la maison du docteur Gagnon, dans le cadre d’un nouveau projet du musée Stendhal8 qui fédère également le fonds Stendhal, l’appartement natal ainsi que des parcours dans le centre ancien, dans un dialogue de la ville avec les acteurs stendhaliens, l’université, le conseil général de l’Isère et la DRAC Rhône-Alpes. En 2011, l’appartement reçoit du ministère de la Culture une légitimation culturelle, sans aucune incidence juridique ni financière, par la labellisation « Maisons des Illustres ». Le Musée Stendhal / Appartement Gagnon est inauguré le 15 septembre 2012. Le projet veut sensibiliser le public à l’œuvre de l’écrivain et faire le lien avec la création littéraire contemporaine. L’appartement Gagnon se veut à la fois un lieu de mémoire, rappelant l’enfance et la jeunesse de l’écrivain, et un lieu muséal puisqu’une sélection de la collection iconographique, qui a reçu l’appellation « musée de France » en 2003, y est présentée. La restauration et la muséographie du lieu s’appuient sur les dessins de l’appartement par Stendhal dans la Vie de Henry Brulard (voir ill. ci-dessus).

  • 9 Archives de la Bibliothèque municipale de Grenoble

12L’appartement Gagnon, où vécut l’écrivain, sollicite l’imaginaire et provoque parfois l’émotion. En 2008, les stendhaliens du comité scientifique, suivant l’idée de Gérald Rannaud, avaient proposé de considérer le musée comme un « lieu de mémoire » qui donnerait à voir « l’atelier de création littéraire de Stendhal ». Un rapport9 précisait qu’« il faudrait fournir au visiteur l’impression que Stendhal était encore, quelques minutes auparavant, dans cette pièce. Cette sensation de ‘présence’, d’imminence devrait être le point fort de la visite d’une ‘maison d’écrivain’ ». Ce scénario ne fut finalement pas retenu.

  • 10 Ville de Grenoble. Bibliothèque. Visite du Musée Stendhal/ Appartement Gagnon ouvert en septembre  (...)
  • 11 Joëlle Rochas, Un cabinet d’égyptologue au Siècle des lumières : le cabinet d’histoire naturelle d (...)

13Le musée10 s’ouvre sur le grand salon « à l’italienne », pièce de réception conçue par Henri Gagnon et consacrée, dans la muséographie, à la présentation de l’environnement familial et social de Stendhal. Deux cabinets prolongent le salon, le cabinet d’été (ou de travail), orné d’un buste de Voltaire, où se trouvait la bibliothèque et le cabinet d’histoire naturelle privé du grand-père, typique de la fin du 18e siècle et relevant d’un modèle grenoblois précurseur du « muséum ». « Il intègre les collections anthropologiques et fait la part belle aux collections exotiques. C’est ce que semble indiquer le crocodile du Nil pendu à la voûte du cabinet du docteur Gagnon »11. À l’extérieur, la « treille de Stendhal », une terrasse agrémentée de ceps de vigne et d’arbustes, domine le Jardin de ville (voir les illustrations ci-dessous). La dernière pièce de l’appartement est la chambre d’hôte de Romain Gagnon, oncle de Stendhal, où se tiennent les expositions temporaires.

14La ville de Grenoble, dépositaire de la mémoire stendhalienne et responsable de sa conservation et de sa médiation, a fait le choix très tôt de valoriser un patrimoine stendhalien hybride, composé de documents et de monuments, tout en favorisant une culture vivante et la création. Le public est au rendez-vous. Le Musée Stendhal fait partie de l’offre culturelle et touristique de Grenoble. En bonne place dans les guides de voyage, il intéresse un public de touristes parfois venus de loin, mais aussi un public local qui s’intéresse et se reconnaît dans les valeurs de l’écrivain.

Le grand salon « à l’italienne ». Musée Stendhal/Appartement Gagnon

Le grand salon « à l’italienne ». Musée Stendhal/Appartement Gagnon

© Sylvain Frappat – Ville de Grenoble

Un itinéraire touristique dans la ville

15Le Musée Stendhal comprend enfin un itinéraire littéraire et touristique des « lieux stendhaliens » proposé par l’Office de tourisme Grenoble-Alpes Métropole. Ce parcours urbain était déjà signalé dans le petit fascicule Écrivains et terre natale : Stendhal édité à l’occasion de l’année du patrimoine en 1980. L’itinéraire « sur les pas de Stendhal » comprend une dizaine de lieux mettant en relation l’écrivain et Grenoble, dont l’appartement natal, la maison du docteur Gagnon, le Jardin de ville, la collégiale Saint-André, où Stendhal a assisté à une réunion du Club des Jacobins qui siégeait là en 1793, le café de la Table Ronde, lieu de discussions politiques et littéraires, l’ancien palais de justice où Antoine Berthet, qui inspira le personnage de Julien Sorel, fut jugé, l’église Saint-Hugues jouxtant la cathédrale Notre-Dame où eut lieu le service funèbre de sa mère ou encore l’ancien collège des jésuites, actuel collège et lycée Stendhal, où celui-ci fut élève de 1796 à 1799. La liste de 1980, sensiblement la même, proposait en outre la bibliothèque où sont conservés la plupart des manuscrits de l’écrivain. À l’occasion de l’année Stendhal, en 1992 (date du cent cinquantième anniversaire de sa mort), l’Office de tourisme inaugura également la route historique de Stendhal, de Grenoble à Brangues et à Vizille.

Le patrimoine numérique stendhalien

16En 1996, le partenariat de la ville avec l’université de Grenoble, via l’équipe de recherche Traverses 19-21, composante du Centre d’études stendhaliennes et romantiques pour la partie scientifique, et le laboratoire LIDILEM (Laboratoire de linguistique et didactique des langues étrangères et maternelles) pour la partie informatique et linguistique, permet d’engager l’édition scientifique numérique des manuscrits stendhaliens, à la fois pour comprendre l’acte de création littéraire et aussi pour donner un accès aux documents. Ce projet utilise, entre autres outils, le traitement automatique des langues. La bibliothèque y contribue par la numérisation des manuscrits, avec le soutien du ministère de la Culture. En 2009, tous les manuscrits de Stendhal conservés à Grenoble étaient numérisés et le site Les manuscrits de Stendhal12 mis en ligne. Les équipes de recherche s’emploient également à rééditer sous forme électronique et imprimée les Journaux de l’écrivain13. Le projet de recherche « Manuscrits de Stendhal »14, sous la responsabilité de Catherine Mariette au sein du laboratoire Litt&Arts, est soutenu par l’Université Grenoble Alpes, la MSH-Alpes, la Région Rhône-Alpes et le consortium CAHIER. Il a bénéficié de crédits européens.

17Enfin, les collections numérisées sont disponibles sur Pagella, la bibliothèque numérique patrimoniale de la bibliothèque municipale en lien avec la Bibliothèque nationale de France, dont la BM de Grenoble est depuis 2019 pôle associé documentaire.

Stendhal : une politique publique

  • 15 Michel Melot, Mirabilia : essai sur l’inventaire général du patrimoine culturel, Paris, Gallimard, (...)

18Michel Melot, auteur d’un rapport sur les maisons d’écrivains au ministre de la Culture en 1996, rappelle que « le destin des grands écrivains est de nourrir un culte non seulement autour de leur œuvre mais aussi autour de leur vie ; un écrivain est toujours plus qu’un homme qui écrit : c’est un personnage. On le voudrait légendaire, parce qu’il incarne une façon de voir le monde, un modèle de vie dans lequel chacun cherche à se reconnaître »15. Stendhal est bien cet écrivain universellement connu et aussi très intimement associé à la ville de Grenoble et à son histoire, même s’il y a peu séjourné. Ses années de formation y furent déterminantes. L’écrivain « fait le patrimoine », il fait partie de l’histoire de la ville et justifie une politique publique.

La treille de Stendhal. Musée Stendhal/Appartement Gagnon

La treille de Stendhal. Musée Stendhal/Appartement Gagnon

© Alain Fischer Ville de Grenoble

19L’histoire du Musée Stendhal, centenaire si l’on considère que la première exposition stendhalienne de 1920 constitue son acte de naissance, montre que les « lieux stendhaliens » se sont déplacés en fonction des espaces dont la ville de Grenoble disposait. C’est à la fin des années 1990 que celle-ci peut enfin construire un projet politique global prenant en compte les collections conservées à la bibliothèque municipale, le musée Stendhal à l’hôtel de Lesdiguières, la maison Stendhal (l’appartement du docteur Gagnon) et l’appartement natal. Ces lieux sont dénommés et qualifiés de « musée » car liés à une collection, « maison » ou « maison-musée » pour signifier la dimension domestique, ou encore « lieu de mémoire » comme l’entend Pierre Nora, à savoir une « unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté ». Le statut patrimonial des lieux conféré par la réglementation s’y ajoute : l’appartement Gagnon et l’appartement natal sont protégés au titre des monuments historiques depuis 2000.

20L’idée de la « maison littéraire/maison d’écrivain » qui apparaît dans les projets de la ville à partir de 1996, en lien avec la dynamique nationale, n’aboutit pas. Le choix, qui pouvait être central, d’exposer la création littéraire et le texte n’est pas retenu, même si l’œuvre de l’écrivain est rendue vivante lors de lectures ou de créations ponctuelles portées par des auteurs et des artistes. Il y a plusieurs raisons à cela. La collection Stendhal est relativement pauvre en objets stendhaliens, l’écrivain ne s’étant guère préoccupé de ses objets personnels. C’est une pierre d’achoppement pour une maison d’écrivain. Il est par ailleurs difficile d’exposer la collection de manuscrits dans les surfaces contraintes du musée. Le lien entre les deux appartements existe bien mais reste trop ténu. Enfin, en 2012, le choix est fait d’un traitement muséographique et même touristique de l’appartement Gagnon. Mais la place des écrits de Stendhal et de la création littéraire dans le projet n’est aujourd’hui pas suffisamment développée.

21En 2021, la ville de Grenoble s’engage dans un nouveau projet pour le Musée Stendhal. Les lieux ont peu évolué ces dernières années et sont peu ouverts. La dynamique donnée en 2012 au musée a décru au fil des ans. L’objectif est aujourd’hui d’élargir les publics en redonnant du sens au projet, en ouvrant davantage et mieux le Musée Stendhal et en proposant dans l’appartement natal un programme régulier d’animations ouvertes à tous. Ce projet entre dans le cadre des orientations politiques du « plan lecture » adopté par la ville en mars 2019. Il s’agit de faire encore davantage de ces lieux stendhaliens des espaces conviviaux, de ressources, de vie et de rencontres pour tous les publics, en particulier les jeunes. Le projet est en cours, avec comme objectif 2023 qui marquera le deux cent quarantième anniversaire de la naissance de l’écrivain.

Haut de page

Notes

1 Yves Jocteur Montrozier, « Le fonds Stendhal de la bibliothèque municipale de Grenoble », in Bulletin des bibliothèques de France, t. 42, no 2, 1997, p. 22-27. « Stendhal », in Mille ans d’écrits : trésors de la bibliothèque municipale de Grenoble, Yves Jocteur Montrozier (dir.), Glénat, 2000, p. 104-111.

2 Christine Carrier, « Il était une fois… le musée Stendhal », in Devenir Stendhal, l’enfance d’un écrivain, Grenoble, PUG, 2014, p. 11-31

3 En 1995, Victor Del Litto fait don de sa bibliothèque et de ses documents de travail à la ville de Grenoble.

4 Yves Jocteur Montrozier, « Grenoble et le triptyque stendhalien », in Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français, no 173, 4e trimestre 1996, p. 18-21

5 Yves Jocteur Montrozier, « L’ombre errante de l’écriture… : rencontres nationales des maisons d’écrivains », in Bulletin des bibliothèques de France, 1998, no 3, p. 86-87. https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1998-03-0086-009

6 L’Association Stendhal de Grenoble a été créée en 1962 par Victor Del Litto. Elle est devenue Association des amis du Musée Stendhal à la suite de la réouverture en 2012 du Musée Stendhal/Appartement Gagnon. https://www.association-stendhal.com

7 Stendhal : la révolte et les rêves [exposition, Bibliothèque municipale de Grenoble, mars 2006-mars 2007], coord. Marie-Françoise Bois-Delatte, conseil scientifique Gérald Rannaud, Grenoble, Glénat, Bibliothèque municipale de Grenoble, 2006

8 Bibliothèque municipale de Grenoble, Projet scientifique et culturel du Musée Stendhal de la ville de Grenoble, Grenoble, [2009 ?]

9 Archives de la Bibliothèque municipale de Grenoble

10 Ville de Grenoble. Bibliothèque. Visite du Musée Stendhal/ Appartement Gagnon ouvert en septembre 2012. https://www.dailymotion.com/video/xvx150

11 Joëlle Rochas, Un cabinet d’égyptologue au Siècle des lumières : le cabinet d’histoire naturelle du docteur Gagnon au Musée Stendhal de Grenoble (France), in Muséologies : Les cahiers d’études supérieures, Association Québécoise de Promotion des Recherches Étudiantes en Muséologie (AQPREM), 2010, 4 (2), p. 14-47 (halsde-00502210)

12 http://stendhal.demarre-shs.fr/. Thomas Lebarbé, Alexia Blanchard, Cécile Meynard, « Manuscrits de Stendhal », in Recherches & Travaux, 72, 2008, http://journals.openedition.org/recherchestravaux/94

13 Stendhal, Journaux et papiers. Volume I, 1797-1804, édition établie par Cécile Meynard, Hélène de Jacquelot et Marie-Rose Corredor, Grenoble, ELLUG, 2013

14 https://litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/recherche/projets-recherche/manuscrits-stendhal

15 Michel Melot, Mirabilia : essai sur l’inventaire général du patrimoine culturel, Paris, Gallimard, 2012, p. 191

Haut de page

Table des illustrations

Titre Stendhal en 1839. Huile sur toile de Pierre-Joseph Dedreux, dit Dedreux-Dorcy
Crédits Cliché et coll. Musée Stendhal, n° 830, Grenoble
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/5612/img-1.png
Fichier image/png, 7,5M
Titre Place Grenette à Grenoble. Dessin et lithographie d’A. Maugendre, in Album de La Salette, Paris, A. Maugendre ; Grenoble, A. Merle, 1863
Crédits Cliché et coll. Bibliothèque municipale de Grenoble, Vh. 479
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/5612/img-2.png
Fichier image/png, 9,8M
Titre Croquis de l’appartement Gagnon par Stendhal, extrait de la Vie de Henry Brulard
Crédits Cliché et coll. Bibliothèque municipale de Grenoble, R.299 (1) Rés.
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/5612/img-3.png
Fichier image/png, 9,5M
Titre Le grand salon « à l’italienne ». Musée Stendhal/Appartement Gagnon
Crédits © Sylvain Frappat – Ville de Grenoble
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/5612/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
Titre La treille de Stendhal. Musée Stendhal/Appartement Gagnon
Crédits © Alain Fischer Ville de Grenoble
URL http://journals.openedition.org/rbnu/docannexe/image/5612/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Isabelle Westeel, « Le Musée Stendhal à Grenoble : un musée « en réseau » »La Revue de la BNU, 24 | 2021, 94-103.

Référence électronique

Isabelle Westeel, « Le Musée Stendhal à Grenoble : un musée « en réseau » »La Revue de la BNU [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 01 novembre 2021, consulté le 25 mars 2025. URL : http://journals.openedition.org/rbnu/5612 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rbnu.5612

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page